TOGO : EVALA, ce rite pas comme les autres…

31 août 2015

L’Afrique, particulièrement l’Afrique noire, a toujours maintenu un lien très fort avec ses traditions  faites de rites et coutumes. Le Togo, depuis son autonomie en 1956, et surtout après son indépendance en 1960, ne ménage aucun effort  pour sauver et promouvoir les acquis de  son identité culturelle. Mais depuis un peu plus d’une décennie, la promotion du patrimoine culturel a pris un essor remarquable. De janvier à décembre, plusieurs fêtes traditionnelles se succèdent, entre autres,  Kamaka, Gadao, Hogbeza, Ayiza, Odon-Tsu, Agbogbo-Za, Adzinuku-za, Epe-Ek-pe, Ovazu, Evala. Mais cette dernière,  depuis quelques années, est devenue la fête traditionnelle qui attire le plus de monde, comme le confirme l’édition 2015, tenue  du 18 au 26 juillet à kara, au nord du Togo.

Evala est une cérémonie rituelle qui  permet aux jeunes de 18 ans de passer de l’adolescence à la classe des adultes, ce qui lui confère un statut social avec des droits et devoirs. Le chef de l’Etat Faure Gnassingbé, et bien avant lui son père, digne fils du milieu, s’implique personnellement dans la perpétuation de cette tradition. Presque durant toute la durée de cette fête, Faure Gnassingbé est présent dans la Kozah, et visible sur plusieurs terrains de lutte pour apporter son soutien aux lutteurs et aux organisateurs.

La lutte  traditionnelle en pays kabyè est une occasion pour le jeune kabyè de faire la fierté de sa communauté en se distinguant par la force des muscles,  l’endurance et la bravoure. C’est l’une des grandes manifestations initiatiques à part Sangayitou, Ezakpatou, Kondotou et Gnouhoumin. Outre les initiations pour hommes, il existe aussi ‘’Akpéma’’, un  rite initiatique destiné aux jeunes filles vierges de 15 à 18 ans, pour les préparer  à acquérir  des vertus qui feront d’elles une femme modèle dans la société.

Hier, une fête de retrouvailles entre fils et filles originaires du milieu, aujourd’hui Evala rassemble les togolais de tous horizons, attire la curiosité des touristes de par le monde, et serait utilisé comme un instrument de renforcement de l’intégration sous régionale, chère au  Président de la République togolaise. Plusieurs délégations de la sous-région étaient présentes à la dernière édition de ces festivités, une équipe de lutteurs sénégalais, invitée, s’est même produite en un spectacle qui a attiré un monde fou au stade de football de la ville. Des artistes comédiens de la Côte d’Ivoire étaient également de la partie ; une conférence publique a été animée par la réalisatrice Akissi Delta.

A la veille du lancement des luttes Eva-la, le gouvernement Klassou a tenu son premier conseil des ministres au palais des congrès de Kara le 16 juillet.

L’INITIATION ET LESDIFFERENTES ETAPES

Véritable retour aux sources, Evala est aussi vieux que le peuple Kabyè qui le célèbre. L’initiation suit un long processus qui commence depuis la saison sèche,- courant Février-Mars- par des cérémonies rituelles et mystiques, des épreuves d’endurance et d’abstinence ponctuées d’isolement dans des lieux appelés ‘’Pilin’’ afin de préparer la transition du jeune vers la classe adulte, à laquelle il accédera au bout de trois ans de lutte, pour déboucher sur une seconde initiation quinquennale appelée ‘’Kondotou’’. Jadis, les jeunes qui, délibérément choisissent de boycotter cette initiation, subissent des représailles des sages, des parents et de la société toute entière. Aujourd’hui, la donne a évolué.

De la naissance à la dentition, le jeune kabyè est appelé ‘’piya eliizonuu’’, c’est-à-dire, l’être inconscient. De la dentition à l’âge de 17 ans, ‘’piya eliizonuu’’ devi-ent ‘’piya evalay’’ ou ‘’éhoziyè’’ (jeune non initié). A partir de 18 ans, piya evalay est initié, et devient ‘’eyu kifalu’’ ou ‘’evalu’’ qui veut dire ‘’nouveau venu dans les rangs des initiés’’.

L’initiation des jeunes kabyè se subdivise en cinq étapes essentielles. Dans la tradition, dans cette partie du Togo,  la famille  maternelle  a plus de  pouvoir sur l’enfant que celle paternelle. Et donc à la première étape, le père du ‘’piya evalay’’, conscient que son enfant a atteint l’âge de la maturité, se rend très tôt chez l’oncle maternel pour lui demander de venir organiser les cérémonies à son neveu. Celui-ci organise son ‘enlèvement’’, le jeune visé ne devant pas être informé au préalable, pour éviter une tentative de fuite. Enlevé, il est scarifié, puis  interné, deuxième étape du processus. Il passera quelques jours avec ses autres frères en retraite dans un camp approprié appelé ‘’Ahoo’’ constitué de rochers et d’arbres sacrés. Là, chacun est nourri par ses parents. Au dernier jour du campement, l’initié est conduit chez lui pour la troisième étape de l’initiation : ‘’Azola’’. Là, une tante, poussin femelle en mains, avec la moutarde, le  piment, le sel et les graines de baobab décortiquées, fait asseoir le ‘’piya evalay’’ pour les cérémonies

A LA DECOUVERTE DE LA PREFECTURE DE LA KOZAH

Le Togo compte aujourd’hui près d’une quarantaine d’ethnies dont les kabyè de la kozah. Essentiellement des agriculteurs, les kabyè, avec un relief constitué de chaînes de montagne, pratiquent la culture en terrasses. D’une superficie de 1075 km2, la préfecture de la kozah, chef-lieu de la région de la kara, compte avec la ville de kara, approximativement 225 259 habitants selon les données du dernier recensement de la population et de l’habitat de novembre 2010. Ce qui la place, en dehors du Golfe sans Lomé (732 846 habitants), parmi les préfectures ayant une population supérieure à 200 000 habitants.

Elle est limitée au Nord par la Préfecture de Doufelgou, à l’Est par le Préfecture de la Binah, au Sud par la Préfecture d’Assoli et à l’Ouest par la Préfecture de Bassar. Avec ses 15 cantons pour 111 villages, elle abrite chaque année, dans la deuxième quinzaine du mois de juillet, la lutte des Evala qui distingue ce peuple sur le plan culturel.
‘’azola’’. Le père fournit un poulet et les feuilles de baobab. A la fin de ‘’azola’’, l’on fait porter au jeune un bracelet et un collier en fer lui interdisant de man-ger en dehors de sa maison. L’endur-ance initiatique constitue la quatrième étape. Généralement, cette épreuve, sous forme de course de résistance se fait dans l’après-midi au retour d’une chasse faite sur une distance mini-male de six kilomètres, selon les can-tons.  Spécialement dans le canton de Soumdina, cette course est organisée dans la matinée avant le départ pour la chasse. Le but est de préparer chez l’initié l’aptitude à affronter tout danger par sa capacité à courir sur  de longues distances en vue de porter secours ou d’alerter la communauté d’un danger éventuel. Durant l’initiation, les initiés consomment la viande du chien, elle leur procure, selon les anciens, force et endurance. Viendront ensuite les luttes Evala proprement dites. L’autorisation de manger en dehors de la maison est la dernière étape du processus, après que le  jeune initié est débarrassé de son collier et de son bracelet. Après trois ans de lutte consécutifs, l’initié devient ‘’Sankaru’’ la quatrième année, c’est-à-dire celui qui a fini la lutte. Et la cinquième année, on lui fait ‘’Kondona’’ qui marque une fin définitive des différentes cérémonies.

ORGANISATION DE LA LUTTE

Les luttes Evala se déroulent dans la deuxième quinzaine du mois de juillet. Les dates fixées, après consultation de l’oracle suivie de l’autorisation accordée par le grand prêtre appelé ‘’Tchodjo’’. Elles se déroulent dans tous les can-tons de la préfecture (à l’exception des cantons d’Atchangbadè, d’Awandjelo et de Kpinzindè)  et dans celui d’Agbandé Yaka dans la préfecture de Doufelgou. Par équipes de cinq, les lutteurs, torse nu, alliant technique et tactique, force physique, stratégies et ruses,  s’affrontent entre clans, quartiers, villages ou regroupements de villages au sein de chaque canton. Des organisations telles que FOGEES et Aimes Afrique sont présentes sur les terrains de lutte pour apporter secours aux blessés.  Dans la plupart des cantons, les empoignades sont précédées d’une danse populaire sur la place du marché, occasion pour les lutteurs de témoigner leur engagement à défendre, à tout prix, leur communauté, et exprimer également leur reconnaissance à l’endroit de leurs aînés et familles qu’ils sont appelés à représenter dans les arènes. Outre l’alléchant spectacle offert par les lutteurs, il se déroule une bataille des plus rudes autour des aires de lutte, opposant encadreurs, protecteurs, chanteurs et danseurs, qui s’échinent à doper le moral des leurs et déconcentrer ou diminuer les adversaires. Par des chansons souvent improvisées, au rythme d’harmonica, de flûtes, de sifflets, de castagnettes, torse en sueur saupoudré de talc, des supporters rappellent à certains lutteurs du camp adverse des antécédents honteux et fâcheux, et un village peut chanter contre un autre pour lui rappeler par exemple les faiblesses reconnues de ses ancêtres. Des hommes se déguisent en femmes par l’accoutrement et le maquillage, vieux et vieilles, faisant fi de leur âge, se confondent aux couches jeunes, chantant, sifflotant et  gambadant. Et c’est l’euphorie générale qui emballe toute la préfecture. Le ‘’Tchouk’’, boisson locale brassée à base de mil, coule à flot sur les terrains de lutte pour désaltérer lutteurs, supporters et touristes.

UN LEVIER DE DEVELOPPEMENT SOCIOECONOMIQUE ET CULTUREL

La fête traditionnelle Evala draine tellement de monde que  l’impact économique, d’année en année, devient important. L’événement provoquant d’importants flux migratoires vers Kara, les autorités se sont employées à investir dans la rénovation des infrastructures routières pour faciliter le transport. Durant la période, le dispositif sécuritaire est bien renforcé pour rassurer les visiteurs. D’importantes activités économiques se développent en cette période, et les structures hôtelières réalisent le pic de leur chiffre d’affaire. Des vendeurs à la sauvette y trouvent aussi leur compte, livrant ici et là, papier mouchoir, lampes-torche, condoms, cartes de recharges. Les bonnes femmes qui préparent le Tchouk se frottent les mains à cette période. Les Evala sont une excellente vitrine de promotion des produits et services, sociétés et entreprises se déplacent en masse pour booster leur visibilité. A la fin des empoignades, toutes les parties  se retrouvent en symbiose pour faire la fête en toute fraternité.  Evala, de par son succès retentissant est perçu par plus d’un aujourd’hui comme un ciment de la cohésion sociale et un puissant outil d’intégration nationale. Tous les togolais qui se retrouvent sur ce théâtre en juillet oublient pour un moment leur appartenance politique, ethnique et autre.

EVALA AUJOURD’HUI : CE QUE LES TOGOLAIS EN PENSENT REELLEMENT…


Les togolais portent différents regards sur ce qu’est devenu aujourd’hui la fête traditionnelle Evala. Elisabeth Agbéviadé, infirmière de 36 ans à Lomé, regrette qu’un vent de congés administratifs souffle presque dans toutes les administrations au Togo durant la période des Evala.  

« Il est vraiment difficile en ce moment d’obtenir un rendez-vous avec  les premières autorités. Moi-même j’en ai été victime l’année 2012.»
, déplore Yao Agbandi, juriste dans un cabinet d’avocat. Un avis que ne partage pas Marcel M’bo, enseignant :

« J’entends les gens dire que les administrations sont paralysées par Evala. Ils n’ont qu’à nous dire preuve à l’appui quel type de service ils ont sollicité dans telle direction ou tel ministère et ils n’ont pas été servis. Les togolais aiment trop (sic) tout  politiser. Faure, dites-moi, il est d’où ? Et s’il honore de sa présence les rites de ses origines, où est son mal ? Les ministres et directeurs qui vident leurs bureaux pour Evala, c’est Faure qui leur demande ça, au risque de les limoger ? Qu’on pose le problème autrement.»

Des acteurs du monde politique ont aussi leur opinion sur la question.


« En tant que kabyè, c’est une erreur grave, ce que M. Faure et ses amis sont en train de commettre avec ce rite.», fustige Abass Kaboua, président du parti Mouvement des républicains centristes.

« Aujourd’hui c’est la dépravation, des filles s’organisent depuis Lomé pour aller faire de la prostitution. On a tout transformé en festival de ceci ou de cela. C’est devenu un peu du n’importe quoi (sic).» constate-t-il. Pour lui, quand on parle de réconciliation nationale,

« on fait attention à ces genres de fêtes.» Pour Gerry Taama, président du parti Nouvel engagement togolais, Evala a perdu son caractère traditionnel.

«Evala au départ était une fête traditionnelle du peuple kabyè, aujourd’hui par la force des choses, on se rend compte que ce n’est plus une fête propre à une culture, mais c’est devenu une fête quasiment institutionnelle, puisque le chef de l’Etat, y compris une bonne partie de ce gouvernement assiste à cette fête.», souligne-t-il. Pour ce candidat à la dernière présidentielle, Evala a aujourd’hui un impact sur la vie sociale du pays.  Il reconnaît néanmoins que l’événement génère un grand flux de touristes et serait devenu un grand rendez-vous d’affaires.  Pour Abass Kaboua, les dirigeants  politiques devraient se battre plutôt pour « rassembler tous les togolais autour de la seule date qui compte pour eux, le 27 Avril. »

Gerry Taama, quant à lui, se demande  si Evala aura le même poids le jour où on aura un président non kabyè dans le pays. Une question normale, que plus d’un togolais se pose.

Yves GALLEY